vendredi 23 mai 2008

Sulamith

Dans la pièce "Nous les héros" (de Jean Luc Lagarce), que nous jouons cette année, on  voit une troupe de théâtre un peu râtée dans son quotidien (j'en ai déjà parlé précédemment, si vous voulez plus de détails, et c'est vraiment une belle pièce). Durant le stage de théâtre, nous avons répété cette pièce, et une autre scène m'est sautée aux yeux. Elle est certes bien moins émouvante que le monologue de madame Tchissik, mais elle est avant tous extrêmement drôle : les comédiens se briffent au sujet de la nouvelle pièce qu'ils vont jouer, "Sulamith" de Goldfaden (un mélodrame complètement alambiqué). Ca nous donne :

100_1656

SULAMITH

MONSIEUR TSCHISSIK. - Vous voulez lire ça, maintenant ? Si
tard ?
LA MÈRE. – Ce n'est rien, si nous ne l'écoutons pas, nous ne pourrons jamais rien reprocher à Karl. Sulamith de Goldfaden. C’est Karl qui a tout organisé.
KARL. – Je n’ai rien organisé. C’est une idée que j’avais et j’imaginais que nous pourrions peut-être monter des pièces différentes de notre répertoire traditionnel...
RABAN. – C’est à proprement parler un opéra‚ mais toute pièce chantée‚ quoi qu’on fasse‚ dans les villes ou bourgades comme celle-ci‚ toute pièce chantée finit toujours par être appelée opérette et nous devrons l’admettre. Cela semble plus facile à retenir.
MAX. – Ce seul détail me paraît indiquer de prime abord une aspiration esthétique bizarre‚ prématurée et artificielle et qui de plus‚ coupe le chemin de l’art européen dans une direction en partie fortuite. Bon. Excusez-moi. Passons...
LE GRAND-PÈRE. – Est-ce que ce sera long ?
LA MÈRE. – Sulamith de Goldfaden.
KARL. – Je raconte brièvement l’histoire. Un héros sauve une jeune fille qui s’est égarée dans le désert...
MADAME TSCHISSIK‚ chanté. – Ich bet dir grosser‚ starker Gott...
MAX‚ il traduit. – Je t’adresse ma prière‚ O grand Dieu puissant...
KARL. – Torturée par la soif‚ la jeune fille – Mme Tschissik‚ donc – la jeune fille s’est précipitée dans une citerne. Elle est en train de se noyer.
MAX. – Le héros la sauve.
KARL. – En ça qu’il est un héros.
LA MÈRE. – Et ils se jurent fidélité.
RABAN‚ Chanté. – Ma chère‚ ma bien-aimée‚ mon diamant trouvé dans le désert...
KARL. – Tout en invoquant la citerne‚ donc et un chat du désert qui a les yeux rouges... À priori‚ à ce moment de la pièce‚ la référence à ce chat n’est pas très claire‚ mais nous verrons plus tard combien cet animal jouera un rôle décisif‚ terrible‚ un rôle terrible dans la suite et le bon déroulement du drame.
MONSIEUR TSCHISSIK. – Car c’est un drame ?
LA MÈRE. – Une sorte de drame.
JOSÉPHINE. – Une sorte de drame dans l’ensemble‚ mais avec des moments burlesques pour détendre l’atmosphère.
MONSIEUR TSCHISSIK‚ avec soulagement. – Ah !
KARL. – Continuons.
LA MÈRE. – La jeune fille‚ Sulamith... Mme Tschissik... la jeune fille est reconduite à Bethléem chez son père Manoach... M. Tschissik...
MONSIEUR TSCHISSIK. – Je joue le père de ma femme ?
KARL. – Elle est reconduite chez son père Manoach‚ M. Tschissik‚ par Cingintang – moi.
MAX. – Karl‚ lui-même.
KARL. – Le sauvage serviteur d’Absalon. Raban. Cingintang‚ le rôle que je joue‚ est un être très rustre, entre l’animal et l’homme et...
LA MÈRE. – Raban joue Absalon‚ le héros qui sauva Sulamith dans la citerne‚ Mme Tschissik‚ et il la confie à son serviteur‚ Karl‚ le sauvage Cingintang pour qu’il la ramène à son père‚ M. Tschissik‚ Manoach.
KARL. – À Bethléem.
LE GRAND-PÈRE. – C’est compliqué.
LA MÈRE. – Mais la suite s’éclaire.
KARL. – Tandis que le serviteur simiesque conduit à dos de dromadaire la belle Sulamith vers son père‚ Absalon – Raban – pendant ce temps là...
RABAN. – Moi.
KARL. – Absalon‚ Raban‚ pendant ce temps-là‚ le héros de la citerne‚ fait un voyage à Jérusalem. Là‚ il s’éprend d’Awigaïl – Joséphine.
JOSÉPHINE. – Moi.
KARL. – Une riche et pure jeune fille et il oublie Sulamith...
MAX. – Mme Tschissik.
MADAME TSCHISSIK. – Moi.
KARL. – Il se marie.
JOSÉPHINE. – On se marie.
LA MÈRE. – Sulamith‚ Mme Tschissik...
MONSIEUR TSCHISSIK. – Ma femme.
KARL. – Votre fille.
LA MÈRE. – Sulamith‚ Mme Tschissik‚ attend son bienaimé – Raban.
RABAN. – Moi.
MAX. – Lui.
LA MÈRE. – Chez son père‚ M. Tschissik‚ à Bethléem...
KARL. – Elle chante son désespoir.
MADAME TSCHISSIK‚ Chanté. – Viele Menschen gehen nach Jeruscholajim und kommen beschulim...
MAX‚ il traduit. – Beaucoup de gens vont à Jérusalem et arrivent sans dommages...
MADAME TSCHISSIK‚ Chanté. – Lui‚ le noble jeune homme veut m’être infidèle !
KARL. – Elle décide de feindre la folie pour ne pas être obligée de se marier et pouvoir attendre.
MADAME TSCHISSIK‚ Chanté. – Ma volonté est de fer et mon coeur‚ je le transforme en forteresse.
LA MÈRE. – Son délire‚ qui est grand‚ ne traite généralement que du désert‚ de la citerne et du chat.
LE GRAND-PÈRE. – Ah oui‚ le chat...
KARL. – Mais ce désespoir extrême et bruyant fait fuir ses trois prétendants avec qui Manoach‚ son père...
MONSIEUR TSCHISSIK. – Moi ?
MAX. – Bravo !
KARL. – avec qui Manoach‚ son père n’avait pu maintenir la paix qu’en organisant une loterie.
LA MÈRE. – Les trois prétendants sont : Joël Gédoni‚ « le plus fort des héros »... Max.
MAX. – Moi.
LA MÈRE. – Avidanov‚ le propriétaire‚ encore M. Tschissik‚ sous un déguisement et des postiches et dans l’ombre‚ nous réglerons ça‚ et enfin‚ le prêtre Nathan... vous.
LE GRAND-PÈRE. – Moi ?
KARL. – Il se sent supérieur et a du ventre.
MAX‚ LE GRAND-PÈRE et MONSIEUR TSCHISSIK‚ ensemble‚ chanté. – Donnez-la-moi‚ je meurs d’amour pour elle !
KARL. – Mais pendant ce temps-là‚ Absalon – Raban – Absalon a eu des malheurs. Un chat du désert lui a tué sauvagement un de ses enfants et l’autre est tombé dans une citerne sans qu’il pût rien y faire. Il y voit des signes et en déduit des choses et il se souvient de sa faute. Il avoue tout à Awigaïl‚ Joséphine...
RABAN‚ chanté. – Modère tes pleurs...
JOSÉPHINE‚ chanté. – Cesse de me déchirer le coeur avec tes paroles !
RABAN‚ chanté. – C’est malheureusement la vérité que je dis.
KARL. – Faut-il qu’Absalon rejoigne Sulamith ? Faut-il qu’il abandonne Awigaïl ? Sulamith‚ elle aussi‚ mérite la miséricorde !
LA MÈRE. – Awigaïl lui rend la liberté.
KARL. – Alors que‚ pendant ce temps-là‚ à Bethléem‚ on voudra s’en souvenir‚ Manoach se lamente sur sa fille dont la santé mentale va désormais en s’aggravant...
MONSIEUR TSCHISSIK‚ distrait. – Oui‚ pardon. (Chanté.) Hélas‚ O mes vieilles années...
KARL. – Mais‚ Absalon arrive ventre à terre et‚ entendant sa voix‚ Sulamith est aussitôt guérie...
MADAME TSCHISSIK‚ chanté. – Le reste‚ père‚ je te le raconterai plus tard.
JOSÉPHINE. – Et Awigaïl périt de chagrin‚ là-bas‚ dans l’indifférence générale‚ au milieu des vignobles.
Temps.
MONSIEUR TSCHISSIK. – Oui‚ oui. Qu’est-ce que je pourrais dire ? C’est intéressant‚ cela ne manque pas d’intérêt. C’est peut-être un peu confus et c’est assez différent‚ si on y réfléchit‚ de notre répertoire habituel.
LE GRAND-PÈRE. – Je ne suivais pas bien tout.
MONSIEUR TSCHISSIK. – Oui‚ je ne peux pas mieux dire‚ on se perd un peu.
LE GRAND-PÈRE. – Mais‚ qui sait ? avec plus de musique...
EDUARDOWA. – En tout cas‚ moi‚ j’aimerais bien faire le Chat du Désert...
MADEMOISELLE. – Ce n’est pas un rôle‚ ma grande‚ c’est un symbole.

100_1736

Chez nous, la scène s'arrête là, mais plus tard ça devient encore plus bizarre. On a un type qui s'appelle Auguste et qui boit (comme sa mère), des filles de mauvaise vie qui entrent en école de couture, une fille complètement idiote appelée Othilie, Wolf, un écrivain diplomate distingué, et enfin Walter le compositeur britannique qui "ne peut pas passer ses examens car il est atteint d’une maladie incurable." et vit dans un pavillon retiré au fond de son jardin japonais ou je sais pas quoi... Un truc complètement bizarre, si bien qu'à la fin le grand père demande "Mais il y a une seule pièce ou il y en a plusieurs ?".

Posté par OmNiScIeNt FoOl à 19:17 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


Commentaires sur Sulamith

Nouveau commentaire